
Marion Poitevin : Briser le plafond de glace et ouvrir la voie
Que se passe-t-il quand on refuse de suivre le chemin tout tracé ? Quand on ose s’imposer là où on ne nous attend pas ? Marion Poitevin, guide de haute montagne, secouriste et fondatrice de Lead the Climb, est de celles qui tracent leur propre voie. Nous l’avons rencontrée le temps d’un café à Grenoble pour parler de son parcours, des doutes et de la force qu’il faut pour prendre sa place dans un univers réservé aux hommes.
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ToggleQuand tout semble impossible : se lancer dans un monde d’hommes
Marion Poitevin n’a jamais rêvé d’une vie ordinaire. À 16 ans, elle lead sa première course en alpinisme avec son père. La montagne n’est pas juste une passion, c’est une évidence. Pourtant, elle se heurte vite à des résistances : pas de modèles féminins, pas de place prévue pour elle.
Elle devient l’une des premières femmes chasseuses alpines, puis intègre le Groupe Militaire de Haute Montagne, une unité d’élite jusque-là exclusivement masculine.
« Les alpinistes passent en moyenne dix ans dans le groupe, moi j’ai tenu trois ans et demi. » C’est là que Marion rencontre pour la première fois le fameux « plafond de glace », un concept qui résonne dans son autobiographie. Si elle sait qu’elle est entrée par discrimination positive, elle est prête à se hisser au niveau. Son commandant la soutient dès le début : « Il m’a dit : tu as moins le niveau, mais t’as le potentiel, la motivation, nous on a envie de te donner les moyens que tu rattrapes le niveau du groupe. »
Mais après seulement trois mois, ce commandant quitte son poste et tout change. Marion a pourtant les conditions idéales pour progresser : « J’avais du matos, du temps, des compagnons de cordée, tout pour progresser. » Mais elle comprend vite que dans un environnement où l’apprentissage passe par l’expérience directe, on ne lui laisse pas sa chance. Elle assiste à plusieurs départs en cordée, entend des excuses – « cette course est mieux à trois, on t’emmènera la prochaine fois » – mais cette prochaine fois n’arrive jamais.
Lassée d’être laissée de côté, elle finit par quitter le GMHM. Sa place en montagne, elle se la fera à la force de sa volonté et de sa persévérance.
Devenir CRS de montagne : un nouveau combat
Avec la force de caractère qui est la sienne, elle se lance dans un nouveau défi. Elle passe le concours de gardien de la paix, intègre l’école de police pendant un an, puis effectue son stage en commissariat. À chaque étape, elle doit combattre les préjugés. Personne ne croit qu’elle pourra devenir CRS de montagne.
Cette filière est l’une des plus exigeantes chez les CRS. Il est alors inconcevable qu’une femme puisse y entrer. Marion, elle, sait qu’elle en est capable. Elle rappelle qu’elle est guide de haute montagne, qu’elle a formé les futurs CRS de montagne et qu’elle a même été examinatrice des épreuves d’entrée. Pourtant, rien n’y fait : ses collègues essaient de la dissuader, lui conseillent de ne pas se faire d’illusions.
Mais Marion ne se laisse pas décourager. Lorsque, en 2016, elle intègre enfin la spécialité, la stupéfaction est totale. Elle a bouleversé les codes et prouvé, une fois de plus, que sa place est là où elle décide de la prendre. Elle devient ainsi la première femme CRS de montagne.


L’alpinisme : addiction ou quête de liberté ?
Pendant vingt ans, Marion consacre tout à l’alpinisme. « J’étais droguée à la montagne. » Chaque instant libre est passé à grimper, skier, partir en expéditions. Elle trouve là-haut ce qu’elle ne trouve pas en bas : la liberté totale, la déconnexion, la sensation d’être pleinement vivante.
Mais cette vie a un prix. La montagne est un milieu sans concession : elle prend autant qu’elle donne. Avec le temps, Marion réalise que l’aventure ne doit pas être une fuite. La naissance de ses enfants change son regard. L’alpinisme n’est plus une obsession, mais une pratique plus posée et engagée.
Lead the Climb : rééquilibrer les rôles
Ce n’est pas qu’il n’y a pas de femmes en montagne, c’est que plus tu montes en altitude, plus elles disparaissent. »
C’est avec cette idée que Marion fonde Lead the Climb, un projet destiné à donner confiance aux femmes pour qu’elles prennent la tête des expéditions. Dans un environnement non mixte, elles osent plus, prennent des décisions, dépassent les doutes. En mixité, on hésite parfois à prendre sa place. Dans un groupe féminin, cette hésitation disparaît.
Elle combat aussi le syndrome de l’impostrice, un fardeau qui empêche encore trop de femmes de se lancer dans des carrières d’aventure. Elle n’hésite pas non plus à poser des mots forts :
Une femme entraînée est plus forte qu’un homme.
Maternité et carrière en haute montagne : l’aventure ultime
Dans un monde conçu par et pour les hommes, conjuguer alpinisme et maternité est un combat. « Ce n’est pas un problème pour un homme, mais pour une femme, le système des carrières n’est pas adapté. »
Lorsqu’elle tombe enceinte, Marion perd des sponsors majeurs. Dans un milieu où la performance et la disponibilité sont des critères absolus, la maternité reste perçue comme une faiblesse.
La question ne se pose même pas pour un homme. Mais quand tu es une femme enceinte, tout change : on t’exclut des projets, on doute de tes capacités. Comme si créer la vie n’était pas un exploit en soi.
Marion ne cède pas aux pressions. Être mère, dit-elle, est l’aventure la plus difficile et la plus intense qu’elle ait vécue. « Certains me parlent de leur plus grande ascension, de leur voie la plus dure, mais moi, j’ai envie de leur répondre que donner la vie demande bien plus de force, bien plus de résilience. »
Elle ose mettre des mots sur cette réalité, là où beaucoup se taisent. Il faut du courage pour parler de maternité dans un milieu où l’on valorise uniquement la performance sportive. Mais pour elle, il n’y a pas de différence entre grimper une paroi verticale et affronter les bouleversements d’une grossesse : dans les deux cas, il faut un mental d’acier.
Avec le temps, son rapport à la montagne évolue. Moins obsessionnel, plus tourné vers la transmission. Aujourd’hui, elle veut prouver que l’on peut être mère et professionnelle de la montagne, sans que l’un n’efface l’autre.


Un engagement fort pour l’écologie et la transmission
Avec le temps, Marion prend conscience d’un autre enjeu : la fragilité des montagnes face au changement climatique.
On a longtemps vu la haute montagne comme un terrain de jeu. Aujourd’hui, je la vois comme un espace de vie à protéger.
Pour elle, la lutte pour l’environnement et celle pour les droits des femmes sont indissociables. Les mêmes rapports de domination agissent sur notre environnement, et il est urgent d’en prendre conscience. Elle est témoin direct du bouleversement des écosystèmes en haute montagne, et notamment de la fonte des glaciers. Son engagement évolue vers plus de transmission.
Toujours plus haute : inspirer la nouvelle génération
Aujourd’hui, Marion écrit Toujours plus haute, un livre adressé aux plus jeunes. L’objectif ? Offrir un modèle. Parler à un public encore plus large qu’avec son premier livre. Montrer que, oui, une femme peut être guide, secouriste, alpiniste, et qu’elle n’a pas à se limiter.
Je ne pensais pas un jour écrire un livre. Mais partager mon histoire peut aider d’autres à oser.
Elle voit l’écriture comme un nouveau moyen de transmission. Son engagement ne passe plus uniquement par les sommets qu’elle gravit, mais aussi par les mots qu’elle pose sur le papier, par les récits qu’elle veut laisser en héritage.
Oser : le fil rouge d’une vie
Son message, finalement, est simple : oser.
- Oser rêver plus grand.
- Oser répondre à sa petite voix intérieure plutôt qu’aux doutes des autres.
- Oser prendre sa place.
- Oser s’engager.
Marion Poitevin est une femme qui s’est inventée une vie d’aventures, mais surtout, qui ouvre la voie pour que d’autres puissent faire de même. Elle nous rappelle que l’exploration ne se limite pas aux montagnes, mais s’étend à chaque choix audacieux que l’on fait pour être pleinement soi.
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